Mercredi 22 avril
Nous arrivons sur le site de Priene. Ce n’est pas l’affluence d’Ephèse, il y a trois voitures dont la nôtre et deux mini van de tours organisés avec des Français et des Allemands
Autour du site, la végétation inimitable du printemps et des chants enjoués d’oiseaux.

La ville grecque de Priene, membre de la confédération ionienne ( voir carte d’hier) se développe au IVe siècle avant JC. Elle restera prospère jusqu’à l’époque romaine avant que l’ensablement de l’estuaire du fleuve Méandre ne la condamne à l’abandon comme plusieurs autres villes dont Milet que nous visiterons aussi aujourd’hui
Un enlisement spectaculaire :

Aujourd’hui la mer se trouve à 15 km!
Priène avant un emplacement de choix, la ville était située à proximité de l’embouchure du Méandre, le célèbre fleuve divinisé, fils d’Océan et de Thétis évoqué par Ovide dans les Métamorphoses. Ce fleuve traversait la région de Carie et venait terminer sa course au pied de la ville, l’enlisement du port sonna le glas du prestige de Priene.
Après l’ensablement viennent les tremblements de terre. Et ils ne pardonnent pas ici: le grand théâtre et la basilique Saint-Jean d’Ephese, et ici à Priene. toutes les villes ont subi les destructions des tremblements de terre bien plus violentes que les invasions barbares. La combinaison des deux a endommagé les visages des statuts mises à terre, renversé les temples et les colonnes . Est ce Artemis d’Ephèse ou Cybele qui s’est ébrouée pour se débarrasser de cette présence gênante sur son sol? Toutes ces constructions humaines, si durs soient-elles finissent un jour sous la poussière.


Et l’eau dans tout ça ?
On l’a vu à Ephèse. Ce n’était pas tout de bâtir des villes il fallait les alimenter en eau et le génie des ingénieurs grecs puis romains n’était arrêtés par aucune difficulté. ils savaient utiliser l’eau des rivières et des sources proches de la ville pour les acheminer par canalisations et aqueducs. un réseau complexe de canalisations en terre cuite suivait les courbes de niveau et rayonnait partout dans la ville d’Ephese. L’eau courante était apportée dans chaque rue, et les eaux usées était évacuées par des rigoles à ciel ouvert qui servaient également à évacuer les fortes pluies d’hiver.
De belles constructions en pierre, des peintures ornementales, des étoffes de toute nature, des bijoux en argent ou en or des pierres et des livres, une pensée philosophique développée tout près d’ici à Milet, une monnaie depuis le sixième siècle avant JC inventée par le célèbre Crésus, une morale, une religion, une literature abondante et accessible, une justice, des lois, des médecins célèbres comme Galien de Bergame, l’inventeur de l’anesthésie et d’autres remèdes contre les poisons. Que leur manquait il? Sans doute pas grand chose quand on était du bon côté.
Tout cela reposait cependant sur l’esclavage et une économie guerrière dont le principal butin était une main d’œuvre gratuite. Sommes nous moins bien ou mieux aujourd’hui ?
Fort heureusement nous avons aboli l’esclavage mais vivons nous beaucoup mieux? Quand on voit les guerres qui s’accumulent on peut s’interroger. La diplomatie n’est pas considérée. C’est la loi du plus fort.
La vie n’est qu’une longue continuation de découvertes et d’oublis. On découvre et on oublie. L’histoire se reproduit. De périodes claires et de périodes obscures. Si l’on essaye de voir le bon côté des choses, l’homme poursuit sa progression vit mieux et plus longtemps en meilleure santé. L’humanité est encore jeune, à peine 10 000 ans que nous vivons dans des villages, dans des villes.
En seulement 10 000 ans, une telle quantité d’intelligence s’est déployée et continuera de se déployer. quelques soient les tentations destructrices et la volonté de pouvoir des puissants qui les conduits à dominer le monde, puis ensuite à chercher à stabiliser une forme de paix, comme la pax Romana ou la paix relative instituée par les conquérants mongols…
Revenons en à Priene.
La ville était immense, un dédale mais rectiligne. Difficile de s’y perdre. Après les lieux sacrés et publics, des quartiers d’habitation.

En bas de la ville les canalisations pour évacuer les eaux étaient plus larges et plus profondes. Elle s’adaptaient au débit grandissant en cas de forte pluie.

Nous sommes aux portes de la ville, des marques creusées dans la pierre montrent qu’une porte fermait il y a deux mille an l’accès de la ville.

Je suis désormais hors de la ville. Cette porte orientée vers la mer donnait certainement l’accès au port. On sent partout la présence de ces divinités perdues. ici tant de vies se sont croisés, tant de visiteurs venus de pays lointains tant de marchands, sans doute avec leur culte et leur religion. Comment ne pas comprendre que les anciens étaient animistes?
J’essaye de me relier à leur présence, aux arbres, aux pierres, aux cours d’eau au mouvement de l’air.
Devant le temple d’Athena commandé par Alexandre le Grand. cinq colonnes ont été reconstituées de style ionoque.

Les fûts sont composés de neuf pierres. les autres ont roulé au sol sur la tranche ou de biais, percés par le milieu , fixées sur un axe de métal, pour les tenir ensemble

Au sol on dirait les engrenages d’une gigantesque horloge immobilisée par la terre qui tremble. Quel grand horloger a décidé de suspendre le temps?

Au-dessus de nous une falaise, le mont Mykale. C’est sans doute d’ici que les roches furent extraites et taillées pour la construction, libérant simultanément de l’espace pour agrandir la ville.
Silencieux le temple, silencieux dans son immobilité éternelle de pierre et d’éboulis, dans la poussière et les fleurs du printemps. Découverte du théâtre, un des mieux conservés de la région

Ce n’est pas surprenant qu’au premier tremblement de terre tout s’écroule. Les constructions étaient en fait emboîtées ou plutôt empilées et les pierres verticales étaient simplement retenues par des agrafes de métal sur le dessus et des petites cales métalliques ou en pierre sur le dessous, qui tenait la pierre verticalement.

Inutile de dire que l’onde et les mouvements de balancier d’un tremblement de terre mettaient immédiatement tout par terre.
Les constructions de marbre des anciens Grecs étaient beaucoup moins résistantes que certains murs de pierre agglomérée avec du torchis ou de la chaux. Les temples construits en marbre avec des pierres monumentales et des colonnes, ne résistaient visiblement pas. L’architecture était magnifique, mais non conçue pour durer, sans doute avaient-ils suffisamment de main-d’œuvre pour reconstruire aussitôt, une fois le tremblement de terre passé.
En tout cas ce site est très inspirant et magnifique. Quelle chance d’avoir pu le découvrir quasiment seuls. Nous avons croisé seulement deux ou trois personnes c’est d’un calme absolu. La température est idéale au printemps à peine une vingtaine de degrés sous un soleil. Nous quittons la cité oubliée de Priene où nous sommes restés au moins trois ou quatre heures.
Les abeilles font leur miel, les agences de voyage aussi. le ministère de la culture ne se prive pas non avec des tarifs prohibitifs pour certains sites comme Ephèse. C’est l’or des pierres, l’or du temps passé dont on cherche à tirer des subsides.

Nous déjeunons rapidement dans un petit restaurant sur le bord de la route, une pide sorte de pizza à la viande et à l’œuf avec un Ayran ( yaourt jet une salade. Repas très simple; à côté de nous dans un café des hommes jouent au okey. Ils me proposent de jouer avec eux. le but du jeu et de faire des séries de chiffres consécutifs de la même couleur, les chiffres vont de un à 13, ou le même chiffre mais de couleur différente. C’est une occupation qui les retient pendant des heures autour de tasses de thé.
Nous avons repris la route vers Milet berceau de la philosophie.
Miletus. En direction de Milet
il fait chaud la température avoisine maintenant les 25° à l’extérieur, beaucoup plus dans la voiture. Nous sommes dans la plaine fluviale du Méandre.
À l’époque romaine nous aurions navigué dans la mer Egée. Auraient-ils pu le prévoir ? c’était le destin de ces villes portuaires, hier reléguées dans les terres et aujourd’hui réveillées par le tourisme et les archéologues. Elles sont restées près de 2000 ans à l’écart de la civilisation.
Le Méandre

je n’imaginais pas que les alluvions d’un fleuve puissent constituer de si grandes plaines à perte de vue. Ce phénomène explique d’autres géographies rencontrées notamment au Japon ou ailleurs, avec la constitution d’immenses plaines côtières.
Dans le site de Milet, ville géométrique conçue par l’architecte Hippodamos inventeur des plans géométriques des villes en Grèce : ici tout est organisé, à angle droit, normé et de taille définie à l’avance. Milet a été la première ville construite sur un schéma d’urbanisme géométrique planifié.
Aujourd’hui c’est une campagne. On pourrait s’imaginer au XIXe siècle, avec les ruines qui émergent au milieu des champs et des vaches qui paissent au gré des murs, des colonnes entre les chardons et les asphodèles.


La première impression est le théâtre de Milet flanqué plus tard d’une roue bizantine. Nous faisons une pause pour le contempler.
Une ancienne mosquée a été convertie en café. Idéal pour boire un café ou un jus d’orange fraîchement pressé en admirant l’imposant théâtre de Milet.
Milet ville de Thales, du philosophe Anaximene et de l’école des philosophes pré socratiques dites école de Milet.
Nous visitons le musée archéologique puis le théâtre immense et ses galeries sombres et humides qui permettaient de gagner sa place discrètement sans traverser le théâtre. Autrefois il donnait directement sur la mer. Aujourd’hui une plaine agricole.

Puis nous déambulons un long moment dans la ville transformée en pâturage. Il n’y a pas vraiment de sentier. Nous contournons les marécages et les plans d’eau où se reflètent des restes de temples en compagnie d’un troupeau de vaches. Sur les gravures du XIX siècle on voit ces ruines couvertes de végétations et la présence de bovins qui se moquent éperdument de l’histoire…

Nous croisons un vacher, le visage marqué par le soleil, les dents gâtées, il nous demande des bonbons ou des chewing-gum. Il porte des bottes de caoutchouc. Il sait dire quelques mots et nous indique vaguement la destination de Didime. Il propose de nous prendre en photo devant le portique de l’agora aujourd’hui transformé au printemps en étang reflétant les colonnes avec une eau saumâtre envahie par les moustiques. Nous nous faisons dévorer en peu de temps. Je m’attends à ce qu’il demande un peu d’argent. Il nous montre six pièces de cinquante centimes d’euros qu’il nous propose d’échanger contre des livres.

Nous longeons le Delphinion dédié à Apollo Delphinios protecteur des marins et nous retrouvons dans une impasse entre les plans d’eau. Faisons demi tour et revenons vers le théâtre.
Je trouve étonnant que les hommes aient respectés au fil des siècles ce théâtre. un pan entier d’un mur de marbre est resté debout. Ces pierres auraient pu être utilisées pour d’autres constructions, le site transformé en carrière comme l’artemision d’Ephèse. Par respect pour le lieu on a laissé le site en l’état. À moins que ce soit l’ensablement du port et l’abandon de la ville qui ait sauvé le théâtre. Les pierres n’avaient plus d’utilité à proximité.

Il est 17heures. Nous voulions visiter Didime mais nous devons faire la route jusqu’à Ephèse et rendre la voiture à 17h30. Nous sommes obligés de rentrer. J’appelle le louer pour lui demander de nous attendre jusqu’à 18 heures.
Retour à Selçuk et repas léger dans notre restaurant familial habituel.

