Les armes n’ont pas de feuilles, elles ne renaissent pas au printemps.
A peine quinze degrés dehors. Les campagnes s’étendent en immenses vallons agricoles. La région sort à peine de l’hiver, des aubépines blanches de fleurs bordent les blés, un paysage qui pourrait être chez nous mais avec une tonalité différente. Est-ce l’humidité de l’air ou la proximité maritime, le relief, plus plat, plus ondoyant?
Quasiment pas de construction de ce côté, puis une ferme à grande échelle surgit au bord de la route.
La mer de Marmara n’est pas loin, elle tarde à apparaître. Encore à 170 km de Canakkale. Nous y serons à 20 heures avec la tombée de la nuit.
j’ai pris à peine cinq kilos de bagages juste de quoi me changer, lire et nous verrons bien
Il est 18 heures on ne voit personne dans les champs
le train offre le charme des petites villes traversées des gares aux morphologies toujours différentes. En bus un petit côté route nationale avec ses pylônes électriques et ses paysages ruraux.
Une halle commerciale à l’abandon
Les paysages différent à peine de ceux du train
Des champs de céréales bordés de haies fleuries…


Canakkale proche du site de Troie, dans le détroit des Dardanelles. Lieu de commémoration des combats entre les puissances alliées européennes face à l’Allemagne et son allié l’empire ottoman essoufflé. 1915, 1916. Sur les hauteurs de grandes inscriptions entretiennent le souvenir des lieux de combat.
C’est le Verdun turc, lieu de commémoration, et d’exaltation de la fibre nationale, avec d’immenses drapeaux et des dizaines de cimetières pour héberger les milliers de corps de jeunes soldats, turcs, français, anglais, néo-zélandais, australiens, morts dans ces combats dirigés par Mustafa Kemal, le héros national, futur Atatürk.
Canakkale si animée hier soir est bien calme sur le front de mer à 7h le matin : ne bougent que les ferries quelques pigeons et des mouettes dans le ciel.
Des Turcs âgés prennent leur café matinal à une terrasse tandis que des groupes de touristes asiatiques se photographient devant la réplique du cheval de Troie.
Devant un hôtel un car arrive, un groupe de touristes chinois se rassemble pour sa prochaine destination. la ville s’anime , il fait encore frais à peine une dizaine de degrés.
Le ferry est déjà loin. En quelques minutes il attendra l’autre rive déjà illuminée par le soleil, tandis qu’ici la ville patiente encore dans l’intervalle d’une fin d’aube.
Hier dans le centre de Canakkale, du bruit, de l’animation, de la musique et des jeunes qui sortent et s’amusent. La ville est universitaire. Du bruit de la musique très fort jusque tard. Les femmes ne portent pas le voile, une jeunesse libre se retrouve dans des bars et s’amuse. Fume beaucoup : à chaque table des cigarettes. Le tabac n’est pas encore interdit dans les établissements.
Dans la nuit, pas d’ austérité religieuse on sent la jouissance de vivre sa jeunesse.
C’est une bonne saison pour visiter la Turquie avant les torpeurs de l’été.
Le ventre vide encore, l’esprit libre, je déambule sur les quais qui s’animent lentement.
Une maquette assez rudimentaire reconstitue les fortifications, les temples et les maisons de Troie. Toits aux terrasses plates, soutenues par des charpentes de bois. Pour donner à voir à ceux qui n’auront pas le temps de visiter Troie.
Des pigeons avalent les grains de éclatés devant des stands de marchands ambulants : maïs et pommes de terre frites.
Et des chats bien sûr. Les chats blancs et noirs, les chats roux, les chats se chamaillent les chats chahutent des chats « chabottent » les chats chassent se chassent jouent et cherchent la nourriture.
Hier soir, en arrivant à la gare de bus vers 21 heures j’ai retiré de l’argent à un distributeur. Une commission de 8 % est prise sur tous les retraits. Voilà un placement bien rémunérateur pour les banques. Disons que c’est le prix du services. Nous attendons jusqu’à 22 heures un bus pour le centre-ville et gagnons à pied de notre hôtel.
Grâce aux miracles ou aux illusions de la technologie, nous pouvons nous repérer facilement et rejoindre notre hôtel à pied : 2 km depuis l’arrêt du bus. Réserver un hôtel, payer en ligne, voyager sont devenus d’une telle facilité. Tant qu’on a un peu d’argent sur son compte en banque.
Un vieux monsieur nous accueille. Il parle couramment français, a été élève au lycée français de Constantinople. Il a passé toute sa vie en Angleterre a été marié avec une anglaise a un passeport anglais. Parle sept langues, le turc, l’arabe, le suédois, l’espagnol, le français, le portugais, l’anglais. Il nous dit avoir dirigé des hôtels prestigieux dans le monde entier, il a eu beaucoup d’argent une grande maison au centre de Londres et aujourd’hui à 70 ans il s’ennuie. Alors il vient aider bénévolement un ami de lycée qui détient cet hôtel. Il n’apprécie pas la Turquie d’aujourd’hui, est laïque, regrette l’islamisation du pays se plaît plus à l’étranger qu’en Turquie. Il vient ici parce que sa fille fait ses études à Canakkale. Alors pour tuer l’ennui, il accueille les voyageurs. Des français, il n’en voit quasiment jamais ici. Ce sont des Australiens et des Néo-Zélandais qui viennent se recueillir sur la tombe de leurs ancêtres. Les Anzac.
Notre hôte à l’hôtel se nomme Gengis, nous dit avoir regretté étant étudiant en France ce prénom barbare choisi par ses parents. « mais c’est comme ça! « lui laïque, défenseur des libertés individuelles, déplore l’évolution de la Turquie et son islamisation.
De Nouvelle-Zélande et d’Australie des groupes entiers viennent commémorer leurs ancêtres.
Les Français, les Dardanelles? Ils ne savent même pas, ne les commémorent même pas, ne s’en souviennent même pas.
Qui connaît le désastre de l’armée française aux Dardanelles ? Qui vient commémorer, se recueillir sur les tombes ? où sur les lieux de combat ?
À quoi sert-il de commémorer me dira-t-on ? la vie continue la mort est passée, elle a fauché.
Des politiques, dans des bureaux dans des ministères, dans des salons ont décidé de faire la guerre, d’envoyer au combat toute une génération sacrifiée et d’utiliser des gaz toxiques.
Ils ont décidé, ils ont le pouvoir, le pouvoir de nuire, le pouvoir d’ordonner la mise à mort de milliers d’enfants qu’on envoie au massacre comme sur le front de 14 18.
Les hommes de pouvoir, ils sont bien à l’abri dans leur bureau avec leur orgueil avec leur démesure avec leur égoïsme avec leur envie de gloire, de mémoire, d’histoire et de sang.
Le grand troupeau de Giono raconte ce désastre humain, avec tous ces gosses qu’on envoie se faire mitrailler pour rien.
1915-1916 2025-2026
110 ans plus tard l’histoire se reproduit. c’est en Iran, c’est au Liban qu’on massacre et perpétue des massacres sur la bande de Gaza.
Pour justifier quoi ?
Pour assurer la paix? Pour assurer la paix on tue, on détruit des deux côtés, on se tue, on se détruit, convaincu de sa raison, de sa bonne cause, dans une folie meurtrière. Comme toujours les habitants pris en otage sont les victimes de ces combats.
Deux chats face-à-face autour d’une canne à pêche
s’observent se regardent, l’un noir l’autre roux
Sur le quai, un vieux sous-marin rouillé attend les visiteurs.
Le sable noir, noir du sang coagulé
noir de la poudre à canon, noir de la guerre
le sable noir de la mort de ces milliers d’enfants.
Nous sommes arrivés avec 10 minutes de retard à l’arrêt du bus.
le prochain bus pour Troie est dans deux heures. Changement de programme. Nous cherchons un endroit pour déjeuner et revenons vers le minibus en nous disant que ce serait dommage de le manquer. Je dors dans le bus harassé par ces dernières semaines de travail.
Çorba Soupe
Dans un petit restaurant de Çorba, Flo prend une soupe de lentilles corail. Je m’essaye à une soupe bien chaude de tripes assaisonnées de jus de citron et d’un peu d’ail fraîchement coupé. Je mets de côté les a priori, un peu de dégoût et je me lance. J’ai faim et j’avale jusqu’à la dernière goutte, le bouillon, les tripes, le jus de citron et les confettis d’ail. Un peu de piment pour assaisonner le tout. je divertis mes papilles avec quelques lampées de soupe de lentilles corail, piochée dans l’écuelle de Flo.
Ensuite, nous nous installons à une terrasse pour prendre un thé. Les Turcs ne boivent pas de café ou si peu. Nos voisins ont le visage marqué par le soleil, le tabac, l’alcool et les conditions de vie. Quelles sont les raisons? un État policier où l’on est souvent contrôlé cela n’aide pas. La crainte la peur de la prison. les conditions de vie ne doivent pas être simples.
Arrivés sur le site de Troie j’achète les billets 27 € par personne, rien de moins !
Nous voici sur le site de l’antique Troie il nous aura fallu quelques heures pour arriver jusque-là sans voiture.
Voyager prend toujours du temps et cela donne l’occasion de faire des rencontres comme le fameux Gengis ou le chauffeur de bus tout à l’heure.
Nous nous dirigeons vers les ruines en premier, le musée attendra. Le musée est un cube de métal oxydé aux baies vitrées teintées, sans vraiment d’âme. Autour beaucoup de verdure et une allée de pins borde chaque côté de la route. Pour faciliter l’entretien des désherbants sont épandus au pied des arbres. L’écologie attendra. Ici, on fait pratique, on préfère empoisonner le sol plutôt que se donner la peine de tondre cette herbe naissante. Des pratiques qui rappellent la France des années 70, heureusement abandonnées. Un développement un peu hâtif, des murs construits à la va-vite qui tombent déjà en morceaux.
Les gens ne parlent pas vraiment bien anglais alors quand on rencontre une personne pratiquant notre langue c’est tout de suite un moment d’échange plus agréable.
Nous avons visité ce que l’on pense être les ruines de Troie sur un site assez petit de taille. Plusieurs cités se sont succédées sur plus de 3000 ans.
Au milieu de la végétation printanière les anciennes fondations et les fortifications de la ville se croisent et s’entremêlent en couches successives mises à jour par les différentes fouilles du 19e et 20e siècle.
Troie site vaut le détour ainsi que le musée qui propose quelques pièces exceptionnelles comme un traité entre Troie et l’empire Hittite sur une table d’argile. Ce traité faisait de Troie un vassal des Hittites les conduisant à se battre contre les Achéens , c’est-à-dire les Grecs.
Traduction d’un texte présenté dans le musée de Troie
« Fin de l’âge du bronze. Les Hittites formèrent des alliances avec plusieurs petits royaumes d’Asie Mineure occidentale, tels que Wilusa (Troie) en Troade, le royaume du fleuve Seha au sud et Mira (Ionia). Tous ces royaumes parlaient le louvite, une langue apparentée au hittite. Entre 1400 et 1200 environ, les Mycéniens tentèrent également de s’implanter en Asie Mineure occidentale et fondèrent une colonie à Milet (Millawanda). Les Hittites les appelaient Ahhiyawans (Achéens), et les deux camps s’affrontèrent continuellement le long de la côte occidentale pendant deux siècles.
Dans les années 1280, un traité fut conclu entre le roi hittite Muwattali II (r. 1290-1272) et le roi wilusain/troyen Alaksandu. Ce traité plaça Wilusa sous la protection hittite face à l’occupation croissante des Ahhiyawan, et Wilusa devint ainsi un État vassal des Hittites. Wilusa était désormais tenue de fournir aux Hittites des troupes et des chars en cas de guerre.
À partir de 1200 av. J.-C., des invasions, probablement venues de l’ouest et du nord, mirent fin aux palais de l’âge du bronze. Les palais mycéniens, troyens et hittites, ainsi que les royaumes d’Ougarit, de Babylonie et d’Élam, s’effondrèrent à peu près simultanément. Ces envahisseurs, que les Égyptiens appelaient les « Peuples de la Mer », étaient, semble-t-il, composés de guerriers et de rebelles originaires de différentes régions géographiques.
Le pharaon Ramsès III d’Égypte, qui combattit les Peuples de la Mer et parvint à survivre, vit sa victoire contre les envahisseurs représentée sur les murs de son tombeau à Médinet Habou.«
Soumise à l’alliance contre les Achéens, la ville se fortifie pour se préparer au combat. Les récits d’Homère ont rendu Troie célèbre et un tourisme important se développe depuis l’Antiquité. Alexandre Le Grand, Auguste, Hadrien et de nombreux puissants sont venus se recueillir sur le site. Ironi de l’Histoire, c’est un des premiers lieux touristiques de l’histoire de l’humanité. Nous fouillons un site qui était déjà l’objet de fouille il y a 2000 ans.
Cette mise en perspective de ruines, qui étaient déjà un site touristique nous amène à réfléchir…
un jour on visitera les ruines de la Rome contemporaine qui hébergeait elle-même les ruines de la Rome antique. Les ruines sur les ruines. Comme à Troie des villes qui renaissent de leurs cendres et donnent naissance à de nouvelles ruines. L’Eneide de Virgile a été composé pour la gloire de l’empereur Auguste qui lui même avait visité le site de Troie. Les romains proclamaient qu’ils étaient les descendants des Troyens comme César descendant d’Enée . Auguste en visite à Troie cherchait à justifier ses origines troyennes. Comme Homère a écrit l’Iliade, Virgile a rédigé la version romaine de l’épopée à la gloire d’Auguste.

Troie le sacrifice de Polyxène

Entrée du site de Troie
